Interview EXCLUSIVE de Francesco Frangialli: Géopolitique et tourisme international

Francesco Frangialli est un ancien magistrat de la Cour des comptes et enseignant dans diverses universités, Premier responsable à l’administration française du tourisme, puis, pendant vingt ans, secrétaire général à l’Organisation mondiale du tourisme, dont il a fait une « institution spécialisée » de la famille des Nations Unies. Il est également « Non Executive Chairman » à l’AMFORHT (Association Mondiale pour la Formation Hôtelière et Touristique). A l'occasion de la publication de son nouvel ouvrage "Géopolitique vécue du tourisme international: les nouvelles routes de la soie", Mr Frangialli nous confie l'interview suivante:

TOURISM VIEW: Votre dernier ouvrage intitulé « Géopolitique vécue du tourisme international : les nouvelles routes de soie » a rapporté votre témoignage sur l’évolution du tourisme mondial mais aussi vous avez raconté des histoires et des faits personnels en rapport avec votre longue expérience dans le secteur que se soit à la tête de l’OMT ou durant vos responsabilités au sommet de l’administration française. Parmi les premiers éléments évoqués dans l’ouvrage étant la définition historique du tourisme. Pensez-vous qu’il est temps de révolutionner cette définition ? Croyez-vous que le touriste actuel passe pour un véritable investisseur ?

FRANCESCO FRANGIALLI (FF): Dans les "Recommandations sur les Statistiques du Tourisme" adoptées par les Nations Unies en 2008, le tourisme est défini par ce qui peut sembler une lapalissade: l'activité des touristes, c'est à dire celle des voyageurs qui se déplacent pendant plus d'une journée en dehors de ce que l'on appelle  l'"environnement habituel". Les loisirs pris sur place (restaurants, distractions de toutes natures, pratiques sportives et culturelles) ne sont donc pas inclus d'office dans la sphère du tourisme, quand bien même les services en question sont-ils fournis par cette branche de l'économie.

Cette définition, aussi indiscutable soit-elle, ne suffit pas pour rendre compte de ce que le tourisme est devenu dans la société nomade et globalisée où nous vivons, dans laquelle 1,235 milliard de personnes visitent chaque année un autre pays que le leur et où 5 ou 6 fois plus pratiquent le tourisme à l'intérieur de ses frontières. Ces flux physiques énormes génèrent d'autres flux -économiques, financiers, notamment d'investissement, et commerciaux- tout aussi gigantesques. Mais, là encore, l'approche proprement économique se révèle insuffisante pour appréhender un phénomène relié aux grands mouvements et défis du monde d'aujourd'hui: crises et conflits, terrorisme, changements géographiques et migrations, épidémies majeures, menaces environnementales et réchauffement climatique. L'ambition de l'ouvrage que je publie est d'analyser ces interrelations, à partir d'exemples et d'expériences que j'ai pu vivre.

Avec Ban Ki Moon

"Un jour de 1982, près de la photocopieuse de mon étage de la Cour, j’exposai cela à un jeune auditeur, fraichement arrivé, François Hollande, dont le bureau était voisin du mien. « Tu as raison », me dit-il, « ils n’y comprennent rien. Mais il y a quelque chose que tu pourrais faire. Va à l’Élysée. Rencontre une jeune chargée de mission qu’ils viennent de recruter. Elle est tout à fait compétente. Vois-la de ma part et explique-lui ». Je me gardai d’aller rendre visite à Ségolène royal." [extrait- P14]

 

TOURISM VIEW: Votre statut à l’OMT vous a permis de côtoyer, sur plus de 20 ans, les politiciens les plus influents au monde à l’image de Bill Clinton. Loin des agrégats et des chiffres, que représentait le tourisme pour ces politiciens ?

FF: Il y a des exceptions, mais, d'une manière générale, je suis frappé par le peu d'intérêt que les leaders des grandes nations portent au tourisme, et ceci y compris dans les pays où celui-ci représente une composante majeure de l'économie nationale. On observe un phénomène très étrange: des dirigeants qui n'ont rien fait pour ce secteur, ou tout au plus quelques beaux discours, alors qu'ils étaient au pouvoir, multiplient les conférences (bien rémunérées) dans lesquelles ils soulignent son importance vitale, une fois qu'ils l'ont quitté.

 Avec Jean Paul II

"j’organisai en 2003 à Djerba, en Tunisie, dans une île où la concurrence s’accroît pour partager les ressources en eau entre le tourisme et les autres utilisations, la première conférence sur Tourisme et changement climatique. Une importante déclaration y était adoptée." [extrait- P69]

 

TOURISM VIEW: La conférence de Djerba organisée en 2003 sous la thématique « tourisme et changement climatique »  a-t-elle constitué le point de départ d’une vraie réflexion à l’OMT orientée vers  le tourisme durable ? considérez-vous que le choix de 2017 comme année du tourisme durable par l’ONU soit une réussite déclarée de votre démarche après 14 années ?

FF: Le déclic établissant le lien entre développement touristique, durabilité, changement climatique et lutte contre la pauvreté s'est produit dans les années 2002-2003. La première fut l'"Année internationale de l'écotourisme" et celle du grand Sommet des Nations Unies de Johannesburg; la seconde fut celle de la conférence de Djerba et de l'assemblée générale de l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) à Pékin, où fut engagée l'initiative STEP, liant le tourisme durable à l'allègement de la pauvreté, et où fut entamé le processus de transformation de l'OMT en institution spécialisée des Nations Unies, devenue effective quelques mois plus tard. La décision de déclarer 2017 "Année internationale du tourisme durable pour le développement" de même que l'adoption par les Nations Unies des 17 "Objectifs de Développement durable", qui incluent la problématique du tourisme face à la contrainte de durabilité, s'inscrivent clairement dans le prolongement de ce qui fut entrepris à cette époque. 

 Avec la Panda Meungmeung

"Importants sont les effets secondaires, indirects ou induits, que le tourisme génère dans toute l’économie nationale, et qui ne sont pas directement partie de sa propre activité. Signaler leur existence, c’est bien ; les inclure artificiellement en adoptant des définitions aussi approximatives qu’artificiellement gonflées, c’est tromper sur la qualité de la marchandise" [extrait- P36]

TOURISM VIEW: En ce qui concerne le tourisme français, malgré la première place au podium mondial (de point de vue entrées internationales), la France a eu sa dernière administration totalement en charge du secteur en 1986. Cependant, depuis 1989 jusqu’à ce jour le tourisme n’a pas eu le mérite d’une administration et d’une politique qui lui sont propres. Par quoi expliquez-vous ceci ?

FF: Malgré le contrecoup des attentats de Paris et de Nice, la France est demeurée en 2016 la première destination mondiale, avec quelque 83 millions de visiteurs internationaux; mais le résultat en terme d'échanges extérieurs n'est pas bon, et le solde positif de la balance des paiements touristiques très inférieur à ce qu'il était il y a quelques années. 

Pour répondre à ce défi, et à bien d'autres, il convient à mon sens de reconstituer une véritable administration nationale du tourisme aux compétences multidisciplinaires, capable d'agir sur l'offre comme de répondre à une demande qui change, telle qu'elle a existé jusque en 1989. Dotée d'une dimension interministérielle, à l'image du Commissariat général au tourisme de l'après-guerre, elle devrait être conçue pour pouvoir agir en partenariat avec les collectivités locales et le secteur privé, et disposer d'une certaine autonomie de gestion. À la suite des élections présidentielles et législatives, qui viennent de dérouler, une nouvelle administration est en train de se mettre en place; espérons qu'à la différence de la précédente, elle se préoccupera de ce secteur, qui offre des potentialités de développement et de création d'emplois considérables. Pour l'instant, aucun signal n'a été donné.

"On ajoutera une question, peu souvent évoquée : qui sanctionne-t-on au juste ? Qui pénalise-t-on en réalité quand on utilise le tourisme comme une arme économique ou diplomatique ? Les États et leurs dirigeants, dont on considère qu’ils se comportent mal ? Mais alors, avec quelle légitimité, en l’absence d’une décision formelle et explicite du conseil de sécurité des Nations Unies ? Et n’atteint-on pas plutôt ceux, entrepreneurs et salariés, qui vivent – parfois difficilement – du tourisme, et qui n’ont aucune part de responsabilité dans les actes ou les pratiques que l’on réprouve ? S’en prendre au tourisme est un instrument de géopolitique rarement efficace, et presque toujours aveugle. Il vaut mieux trouver autre chose" [extrait- P118]

TOURISM VIEW: Vous étiez appelé à gérer plusieurs crises qui avaient secoué le tourisme et qui ont ravagé des destinations touristiques. Devant la présente vague de terrorisme que nous vivons de nos jours, quels conseils offrez-vous aux ministres en charge du tourisme et aux professionnels du secteur ?

FF: Il faut à la fois se préparer aux crises en réduisant la vulnérabilité du secteur, et apprendre à réagir de manière appropriée au cas où le pire devrait se produire.

On est moins vulnérable quand le produit et les destinations, d'une part, les marchés émetteurs auxquels on s'adresse, d'autre part, sont diversifiés. Il faut donc agir préventivement au travers de la politique de l'offre, tout comme pour ce qui concerne l'action de pénétration sur les marchés étrangers.

Si la crise advient, la recommandation principale est de ne pas chercher à travestir la réalité de la situation, y compris en termes sécuritaires; il faut jouer, même si cela vous en coûte, la carte de la transparence. Dans la réponse post-crise, il vaut souvent mieux utiliser la carte des relations publiques bien ciblées plutôt que celle de la promotion indifférenciée. La bonne nouvelle, si l'on peut l'appeler ainsi, pour les pays du sud de la Méditerranée, est que les attaques terroristes se produisent tout autant dans les grandes nations qui jouent le rôle de marchés générateurs que dans les pays d'accueil. Dès lors, beaucoup commencent à penser: "pourquoi rester chez moi si le risque y est aussi grand que celui qui m'attend si je me décide à voyager?"

 Avec les Miaos du Guizhou

TOURISM VIEW: Le code d’éthique a été parmi les réalisations de l’OMT sous votre direction. Dans votre livre, vous avez explicité les fondements de ce code et les principes d’un tourisme éthique. Est-ce que vous pensez que les destinations touristiques se sont vraiment engagées pour le respect de ce code ?

FF: Oui et non. Le Code mondial d'Ethique du Tourisme, adopté en 1999 par l'OMT et qui a reçu l'appui des Nations Unies en 2001, est aujourd'hui très largement traduit et diffusé. Malgré le temps écoulé, je crois que son contenu n'a pas vieilli. Beaucoup, destinations et entreprises, s'y réfèrent, mais souvent davantage par le discours que dans l'action. Je me félicite de ce que l'OMT ait entrepris de donner une valeur juridique supérieure au Code en s'efforçant de lui conférer le caractère d'une véritable convention internationale, sans pour autant en modifier le contenu. J'espère qu'elle y parviendra.

TOURISM VIEW: Ces deux dernières années on a remarqué que le recours aux « boycotts touristiques » comme facteur de pression ou de sanction politique s’est accéléré (Russie- Turquie, Egypte, action contre le Qatar, restrictions de Trump…). Comment voyez-vous cette pratique ? présente-t-elle une menace pour le développement ou/et la pérennité du tourisme mondial ?

FF: Le recours à ce que j'appelle "le boycott touristique", c'est à dire l'obstacle mis par certains gouvernements aux déplacements de leurs nationaux pour pénaliser un autre pays, est une pratique qui s'étend; j'en donne de multiples exemples dans mon livre. Paradoxalement, c'est la rançon du progrès accompli: le phénomène est révélateur de l'importance prise par le tourisme dans les échanges économiques -et diplomatiques- internationaux. Sauf si l'isolement décidé d'un pays se fait dans le cadre du droit international, c'est-à-dire dire résulte d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, c'est une pratique qui doit être condamnée. Elle est en contradiction avec le Code mondial d'Ethique. Le plus souvent d'ailleurs, le boycott atteint moins les gouvernements que l'on veut sanctionner que les voyageurs et les travailleurs des entreprises touristiques, qui n'y sont pour rien.

 Avec Taleb Rifaii

TOURISM VIEW: Comment voyez-vous le devenir du tourisme mondial aux horizons de 2050. Y-aura-t-il de grands changements ?

FF: 2050, c'est loin! Le grand économiste John Maynard Keynes disait: "dans le long terme, nous seront tous morts."

L'OMT prévoit 1,8 milliard d'arrivées de touristes internationaux en 2030. Et cela ne va pas s'arrêter là! Ces dernières années, malgré la crise des subprimes et celle de la zone euro, malgré le Brexit et le "travel ban" imposé par l'administration américaine, en dépit de la multiplication des actes terroristes visant les voyageurs et les destinations, la croissance effective des déplacements a été supérieure à la prévision. La demande potentielle est énorme. Elle cherchera toujours à s'exprimer.

« il meurt lentement

 celui qui ne voyage pas,

celui qui ne lit pas,

celui qui n’écoute pas de musique… »

Pablo Neruda

Vous pouvez aussi commander l'ouvrage de Francesco Frangialli directement à votre libraire habituel ou sur le site internet : http://editions-harmattan.fr

Rédacteur: 
Interviewé par: Moez KACEM

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